En 1987 j'étais en première année d'UFR STAPS, je me destinais à faire le boulot de mes rêves : prof de sport. L'illumination m'était tombée dessus en 6ème dès mon premier cours de sport. Le prof nous avait refilé un ballon en disant " amusez vous je reviens dans une heure". Il était effectivement revenu récupérer le ballon une heure après. j'arrivais pas à croire qu'on pouvait être payé à faire un job pareil. Ce boulot de glandu et de fumiste, c'était pour moi. Palper du blé à presque rien glander...l'hallu complète. T'imagines le mec : pas de copie à corriger, pas de cours à préparer, aucune pression des parents d'élèves. T'as déjà vu un parent convoquer un prof de sport : "dîtes mon fils s'est pris un 4, c'est quoi ce bin's ?". Ca n'arrive jamais.
Je touchais du bout des doigts mon rêve pendant ce premier trimestre à l'UFR STAPS. On passait nos journées à faire du sport. 9 heures par semaine à l'université, plus les entraînements du soir : football et tennis de table, mes 2 spécialités, plus les compétitions le week end. Je jubilais et je taffais à mort pour la première fois de ma vie. Y'avait des gonzesses de ouf avec des corps de rêves de ouf, qu'on pouvait pécho dans des soirées de ouf, mais j'y allais pas. Je bossais. Je voulais être au top. Et tous ceux qui m'avaient connu avant, n'en revenaient pas. Mais keski t'arrive man ? Je t'explique : je veux pas seulement être prof de sport, je veux être prof de sport agrégé. Je veux faire 13 heures par semaine avec le salaire d'un agrégé. Je veux faire le plus grand boulot de branleur qui existe dans ce pays, et ça nécessite beaucoup de travail maintenant, car les places sont chères.
A la fin du premier trimestre j'avais 15 de moyenne générale. J'étais dans le top five d'une centaine d'individus. J'allais décrocher tranquillement le saint graal de l'agreg dans 4 ou 5 ans.... C'est ce que je pensais. Au début du deuxième trimestre, en prenant mon bain, je vis une poche d'eau au niveau de mes mollets. Le truc bizarre...J'allai voir le médecin, petit test de ma pisse, gros problème : albumine dans les urines.. Aië mes reins déconnaient sévère ! Je me retrouvai du jour au lendemain à l'hôpital pour une batterie de tests. Un séjour d'une dizaine de jours qui allait me visser la tête sur les épaules.
Dans ma chambre nous étions quatre. Moi, 18 ans, et 3 autres types d'une soixantaine d'années. Le premier, Paul, artisan, plutôt costaud et cul de jatte. Enfin il n'avait qu'une jambe.Le second, Marcel, un rougeaud avec de jolies veines bleues sur le pif : alcoolique et ouvrier spécialisé. Le troisième, Alain, maigre comme un sarment de vigne desséché, le corps noueux et blême... cadre sup. Face à la maladie, il n'y a plus de lutte des classes. Marcel devait se faire opérer du coeur...Il picolait tellement que tout était bouché. Sa femme lui ramenait des bouteilles de rouge en douce. Il me demandait si je voulais bien les cacher sous mon matelas pour éviter qu'il se fasse choper. Quand l'infirmière se barrait, il se levait péniblement et descendait une bouteille complète en 3 ou 4 rasades...impressionnant !
Alain recevait la visite de sa fille et de sa femme. Je n'oublierai jamais sa fille. Elle portait un grand carton à dessin. Elle faisait ses études aux beaux-arts. Elle était plutôt banale de visage, mais avait un corps parfaitement proportionné. Un ruban noir serrait ses cheveux. Elle montrait ses dessins à son père qui les admirait.
Paul était cordonnier, mais plutôt bien chaussé. Il prenait soin de son unique jambe et de son habillage. Il se déplaçait avec des béquilles. "Jamais personne ne me foutera dans un fauteuil roulant !". Une volonté de fer. L'artisan, le cadre, l'ouvrier et l'étudiant se trouvèrent un point commun qui les passionnait tous les quatres : le tarot.
Tous les soirs on se mettait autour d'une petite table, et on tapait les cartes. Six ou sept heures d'affilées. On formait des doublettes sur des séries de dix parties. Le hasard nous avait bien réunis. On jouait du fric, pour mettre du piment, mais aucun d'entres-nous ne fit fortune ou se ruina. On était d'un niveau sensiblement équivalent.
Au soir du sixième jour on décida de monter un peu la pression. On doubla les mises. Face à cette situation plus critique on avait demander à la femme de Marcel de nous ramener des clopes et de la bière. Une bonne partie de tarot avec enjeux, faut forcément du tabac et de la bière. On avait soudoyé l'infirmière de garde pour qu'elle ferme sa gueule, et notre piaule empesta assez rapidement le tabac. On ne buvait pas trop car on avait besoin de tous nos neurones. On comptait non seulement tous les atouts, mais toutes les cartes de chaque couleur qui tombaient. Les regards étaient furtifs, la concentration à son maximum. On jouait dans un silence de cathédrale. C'était du haut niveau, chaque carte jouée était réfléchie, chaque mimique interprétée. Après 6 heures de jeu on arriva à un score d'un quasi ex-aequo général. Incroyable.
On se félicita de cette soirée mémorable et on s'endormit comme des loirs.
Alain ne se réveilla pas. Il est mort cette nuit là. Dans la matinée sa fille arriva dans la chambre. Elle n'était pas encore au courant. Le corps de son père n'était plus là. "ou est-il ?". Personne ne lui répondit, mais Marcel fondit en larmes... elle comprit. Elle s'évanouit, et dans sa chute le carton à dessin rebondit sur le bord de mon lit. Il suspendit son vol un certain temps, entre l'éphémère et l'éternité, la couleur verte et noire de la surface toilée imprégna ma rétine, et alors que le personnel hospitalier s'inquiétait de l'état de la jeune fille, je me demandai "quels sont les dessin réalisés dans cette pochette?".
Il était prévu que l'on me fasse une biopsie reinale dans l'après-midi, mais je décidai de me faire la malle. Fallait que je sorte de ce mouroir où l'on crève d'avoir joué au tarot...Je fis le mur, et je me rendis dans une salle de jeux où il y avait mon flipper préféré : le deluxe. Le deluxe est un flipper avec une déco de cowboy. Je mis cinq francs dans la fente : 3 parties. Je connaissais ce flip par coeur. D'abord décrocher l'extraball dans le couloir de gauche, puis augmenter son capital points avec les targets x2, x3, x4 , x5 qui libèrent le spécial. Puis descendre les targets deluxes, puis les diodes juste derrière. Clac, clac, clac... j'arrêtai pas de claquer ce flip. Je passai mon après-midi à la salle de jeu... Ces quelques parties gagnées résonnaient dans ma tête comme des victoires sur la vie, et me redonna un peps d'enfer. Ils pouvaient me trouver ce qu'il voulaient à l'hosto, j'étais prêt à encaisser le choc.
On me diagnostiqua un syndrôme néphrotique : un traitement plutôt long : 6 mois avec de grosses doses de cortisone. Je perdis 10 kilos. J'essayai de poursuivre mes études de sport en vain. Claquages musculaires sur claquages... j'abandonnai l'ufr staps pendant le second trimestre. J'avais le moral plus bas que terre. Qu'est-ce que j'allais faire de ma pute de vie ? Je savais rien faire. Rien du tout, à part courir derrière un ballon. Et dessiner un peu. Vivre du dessin ? Laisse tomber, trop dur... j'arriverai jamais à faire un truc pareil...
Par dépit je m'inscrivis dans un IUT de Gestion des Entreprises et de Administrations.... je n'avais qu'une vague idée de ce que pouvait bien être la gestion....ce que je savais c'est que c'était la filière de ceux qui décrochaient un bac G. Normalement avec un bac D je devrais me balader. Et c'est ça que je voulais. Réussir facilement quelque chose, pour garder la tête hors de l'eau... En attendant cette rentrée prochaine, assez éloignée, je repris mes crayons et me lançai dans une quête insensée : deviner les dessins de la fille au ruban noir.
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